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Le défilé de mode

Ecrit par elisa le 3 juin 2005 dans Le monde bleu de Laura | No Comments

Quand je me lève Laura est déjà sortie. Elle est partie vers six heures du matin pour retrouver sa mère à Orléans. Elles se voient rarement et ont décidé de passer la journée ensemble pour faire les soldes et acheter un cadeau pour l’anniversaire de Chloé. Je descends à la cuisine il est huit heures quinze et je dors debout. Avant de s’en aller Laura m’avait donné un doux baiser parfumé mais ne m’avait pas parlé de sa petite surprise. Un café tout frais m’attend au chaud sur la cafetière électrique. Trois tartines sont posées à gauche du bol et sur le verre d’oranges pressées un post-it : « Je ne suis pas partie et tu me manques déjà. A tout de suite mon Amour, Je t’aime. Ta Laura. ».
Je m’assieds et laisse mon regard vagabonder tout autour. J’aime notre appartement, il lui ressemble tellement. J’ai l’impression de rêver les yeux ouverts. C’est comme si son prénom était imprimé sur tous les murs. L’air est parfumé comme un champ de fleurs au printemps. Elle est une fille du sud, du soleil et du vent. Elle adore patauger dans les rivières et courir dans le sable. Chez nous le dehors semble vivre au dedans. Je suis presque sûr que quand nous ne sommes pas là, une rivière apparaît et coule en riant en passant d’une pièce à l’autre. Des dunes de sable chaud volent dans de petites rafales de vent et tourbillonnent du sol au plafond.

J’arrive au bureau, je m’éveille à peine. Tout le trajet j’ai été bercé par le balancement du bus puis du métro. Mes paupières lourdes étaient à deux doigts de se refermer complètement.
Tout d’abord je vais prendre un café avant que la machine soit prise d’assaut par les réguliers retardataires.
Je me sens fatigué. J’ai la tête vide de mots poésie. Pourtant mon travail est plutôt bien avancé. Ce n’est pas forcément quand j’ai du temps devant moi que j’écris le plus. L’inspiration ne coïncide pas toujours avec les moments où je suis le plus disponible à écrire.
Il ne me reste plus qu’à peaufiner mon programme, faire toutes les vérifications nécessaires pour un parfait fonctionnement. Je vais finir par avoir trop d’avance sur le reste de l’équipe. Je passe une matinée ronronnante.
A midi je prends ma pause déjeuner avec mon collègue Marcel. C’est un drôle de phénomène. Il est maigre à force de se soumettre à des régimes en prévision d’un excès de cholestérol. Pendant des mois il a essayé de dissuader sa femme qui voulait un chat et il m’annonce « Ca y est nous avons adopté un chat. Ma femme est tellement contente…Je déteste les chats, mais il est mignon celui là ». Par contre il adore regarder la télévision malheureusement sa femme ne veut pas de télé à la maison. Alors il est contraint de louer des films et il les visionne en solitaire sur son écran d’ordinateur. Marcel il a un regard de chien battu. Costume rayé, cravate à fleurs il à l’air de revenir d’un voyage dans le temps et d’avoir atterri au retour dans une autre époque que la sienne. J’aime bien Marcel. Il ne me pose jamais de question. Cela m’évite d’avoir à lui parler. Je ne sais pas ce que je pourrais lui raconter. Je n’ai pas grand chose à dire. Je vis.

A dix neuf heures je rentre enfin. Je trouve une Laura rayonnante. Elle ne me laisse même pas le temps d’enlever ma veste. Elle défait ses paquets. « Assieds toi mon amour, je te fais un défilé ».
Elle disparaît dans la salle de bain et reviens avec juste un tee-shirt imprimé d’une étoile bleue et un string à fleurs bleues. « C’est pour assortir à mon jean délavé. Ca te plaît mon amour ? » . Elle re-disparaît et revient cette fois-ci avec une mini jupe noire ouverte sur la cuisse gauche et torse nu.
« Alors tu imagines mon petit chemisier noir à roses rouges ». Elle tourne sur elle même et vient finir son défilé sur mes genoux.
- Et tu sais quoi ? me demande t-elle.
- Non tu vas me le dire.
- J’ai fait l’aller retour Orléans sans me perdre. J’avais l’impression que la voiture connaissait le chemin. Ma mère sera là samedi nous serons sept, c’est un bon chiffre ! Pour Chloé nous avons pris la petite chaîne hi-fi qu’elle avait vue le mois dernier. Par chance, nous avons trouvé la même à Orléans. Et toi ta journée mon amour ?
- Une journée sans toi.
- Tu es adorable ! Je vais me rhabiller, Chloé ne va pas tarder à rentrer.
Juste le temps pour Laura de se changer et :
- Salut tout le monde !
- Tiens quand on parle du loup on en voit la queue ! Bonsoir ma puce.
- Bonsoir Miss.
Chloé est un peu plus grande que Laura. Il faut dire que ce n’est pas difficile de dépasser son un mètre cinquante cinq. Elle a de longs cheveux noirs qu’elle passe un temps fou à lisser. La mode n’est pas aux cheveux ondulés nous a t’elle expliqué. Ce qui est étonnant c’est sa gestuelle. C’est en cela quelle ressemble le plus à sa mère. Cette même façon d’accompagner les mots, comme un code secret. Chaque mot à son geste approprié. Je la regarde prendre son air de petite fille.
- Maman, j’ai un truc à te demander.
Chloé sait très bien à qui s’adresser quand elle a quelque chose à demander. Si c’est de l’argent de poche ou si elle veut s’acheter des vêtements, des CD elles s’adressera à nous deux. Mais s’il s’agit d’aller dormir chez une copine, ou d’organiser une sortie avec ses amis. Elle ira voir directement sa maman.
- Oui que veux tu ? lui demande Laura.
- Et bien pour mon anniversaire. Je suis très heureuse que nous le fêtions avec les parents de Florent….
- Et mamie aussi.
- Ah oui, qu’elle bonne nouvelle. Mais bon pour le soir, avec mes copines, nous aimerions aller danser en boîte.
- Que des copines ?
- Euh non. Avec leurs petits copains aussi. Et avec Florent. Il est d’accord, je l’ai appelé cet après-midi.
- Alors s’il y a Florent je suis rassurée. Mais qui est ce qui vous emmène.
- Eh bien justement maman, j’ai pensé que toi ou Steph pourriez venir nous y accompagner et puis revenir nous chercher vers trois heures du matin.
- Trois heures ? Et qu’est ce que nous allons faire tout ce temps.
- Vous pourriez aller danser aussi, vous n’y allez jamais. Il y a des boîtes pas très loin de la Loco où ils passent des musiques un peu plus de votre âge.
- Dis nous que nous sommes des croulants aussi.
Elles partent d’un même rire.
- Alors maman, c’est oui ?
- Steph, qu’est ce que tu en penses.
- J’irai bien faire un tour dans cette boîte à vieux clous.
- Bon d’accord Chloé, ce n’est pas tous les jours que l’on fête ses dix huit ans.
- Youpee ! merci maman, merci Steph.
Et elle monte en courant dans sa chambre, le portable en main prête à annoncer la bonne nouvelle à ses amis.
- Sur ces bonnes paroles je vais préparer à manger. Que pense tu d’une tarte à la sardine ?
- Tu sais j’aime tout ce que tu prépares.

Ce n’est pas pour la flatter mais c’est vrai. Laura sait cuisiner et c’est une activité qui lui plaît. La tarte à la sardine comme beaucoup d’autres plats sont ses inventions. La cuisine de Laura à une saveur particulière que je ne connais nulle part ailleurs et c’est celle que je préfère. Moi aussi j’aime bien cuisiner mais il faut que je prenne la cuisine d’assaut pour m’imposer le premier. Ou que je profite d’un jour où elle n’est pas rentrée pour m’y installer avant elle. Elle trouve normal que je m’investisse dans la préparation des plats ou dans le rangement de la maison. Mais elle pense que les hommes et les femmes ont des activités vers lesquelles ils se sentent plus à l’aise naturellement. « Il n’y a pas de quoi s’alarmer si une femme fait la vaisselle pendant que son mari essaie de réparer le lave vaisselle. Il n’est pas plus valorisant ou dévalorisant de faire l’un ou l’autre. C’est une organisation qui se fait simplement alors pourquoi vouloir toujours tout compliquer » m’avait elle dit un jour. Je suis entièrement d’accord avec Laura. Même si Nicole m’a lancé dernièrement « Pour sûr que tu es d’accord, tu es comme un coq en pâte avec Laura ! ». J’avais eu envie de lui répondre qu’il y avait longtemps que Paul son mari n’avait plus rien d’un coq. J’ai préféré éviter ses crocs venimeux.

Paul est devenu invisible, tellement invisible. Je l’ai rencontré hier matin à la poste. J’étais dans la file d’attente derrière lui, je n’ai pas osé le déranger. Deux personnes lui sont passées devant sans même s’en rendre compte. Il n’a même pas osé s’en plaindre.
Il a perdu une demi-heure sans broncher, dans le silence et la plus grande soumission de la vie qui s’imposait à lui et dans laquelle il s’estompait tout doucement.
Paul est marié à Nicole et père de trois enfants, il a une petite vie toute bien rangée, bien minutée, et surtout bien organisée par sa tendre épouse. Jamais il ne s’énerve, jamais il ne se plaint, tout lui convient, les week-end organisés, les vacances planifiées, les visites chez la famille. Il suit le mouvement que lui impose sa vie de couple, il laisse traîner les choses importantes, ne s’investit dans rien, il ne pense à rien, il ne donne jamais son avis …..Ca c’est ce qu’elle dit.
Toute la vie de Paul tient étroitement en son intérieur, de son corps maigre au dos voûté il y a bien longtemps qu’il n’en sort plus aucune parole. Heureusement il y a son épouse, pleine de vie, pétillante, bien en chair, c’est elle qui mène la barque pour sa petite famille, à la place de Paul qui n’a pas le tempérament d’un homme… Ca c’est ce qu’on dit.
Paul vit en parallèle, sur une autre dimension. Il semble marcher dans la même direction et pourtant il vit à contre courant et quand il semble au paroxysme de l’inertie, ce sont des cendres et des laves de feu et de sang qui implosent et se déversent en lui. Mais il reste de cire et ne laisse rien paraître.
Paul dans la vie est un vrai trouillard, à la moindre alerte il fuit, quiconque ouvre sa grande gueule il se tait, se terre, s’enterre. Quiconque s’approche de lui dans la rue, pour lui vendre n’importe quoi, même rien, il achète, il se vend s’il le faut. Paul semble un mort-vivant. Je me préfère en coq en pâte.


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