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Des heures creuses, des mots pleins de poésie

Ecrit par elisa le 3 juin 2005 dans Le monde bleu de Laura | No Comments

J’ai le coude droit sur le bureau, le menton dans le creux de la main, les yeux plantés dans l’écran de mon ordinateur et ma tasse de café dans la main gauche. Je suis en pleine réflexion. Je fais défiler mes images intérieures de la veille sur mon fond d’écran, je suis comme dans un espace de rêve éveillé entre hier et aujourd’hui. Mes paupières lourdes ne cessent de me rappeler que ma nuit a été courte et je sens bien qu’elles voudraient se refermer un petit peu. Heureusement, mes collègues ne me dérangent pas dans mon travail, ils me considèrent comme une sorte de bourreau de travail silencieux. C’est vrai je suis toujours dans les temps pour les présentations de projets, mais en fait je regroupe tout ce que j’ai à faire en quelques jours et le reste du temps… J’écris. Je parle aussi peu sur mon lieu de travail qu’ailleurs et quand cela m’arrive c’est toujours une sorte de strict minimum nécessaire.
Personne ne se doute que toutes ces heures à me creuser la tête je les passent à faire de la poésie. Depuis plusieurs mois j’écris un récit poétique, c’est quelque chose qui me saisit parfois comme un fureur et les idées s’alignent comme par enchantement et d’autres fois je suis dans l’inertie totale, sans inspiration, sans l’envie même d’aligner deux mots. C’est un peu comme Laura, elle va pouvoir tenir une conversation, défendre une idée en argumentant avec les bons mots qui vous donne envie d’adhérer et parfois juste pour dire qu’elle est allée chez Sylvie la coiffeuse du centre ville, elle va perdre les mots, le souvenir du nom de la rue, de l’enseigne et l’on a presque envie de faire les mouvements de lèvres à sa place. « Tu sais … je suis allée là où….où il y a un truc… Oui tu sais un truc qui sent pas bon, comment on dit… un truc à frites… c’est à côté… chez… euh…comment déjà »… La sonnerie du téléphone me sort de ma rêverie. Je réponds un Allo ! qui traîne un peu.
- Salut frangin, c’est Manon comment tu vas ?
Je prends un ton plus ragaillardi.
- Bien, très bien, et toi qu’est ce qui t’amène ?
- Je ne sais pas si papa et maman t’en ont parlé, tu les as vu ?
- Non depuis un bout de temps déjà. Je les ai eu au bout du fil il y a un peu plus d’un mois ! Pourquoi ?
- Nous faisons une petite fête pour le baptême de Camille le premier dimanche de Juin. Est ce que vous serez des nôtres ?
- Bien sûr que oui, je pense que Laura sera ravie. Pour Chloé c’est moins sûr, elle aura peut-être déjà quelque chose en vue. Je t’appellerai plus tard pour te le confirmer.
- D’accord frangin, je vais te laisser, tu dois certainement avoir du boulot, j’ai essayé d’appeler chez toi mais ça sonne toujours occupé.
- Ne m’en parle pas, ça fait plus d’une semaine qu’il y a des problèmes sur le réseau, apparemment les techniciens font le nécessaire mais tout le quartier est privé de téléphone.
- Ah d’accord ! je me demandais ce qui se passait. Bon allez je te bise
- Bisou Manon, passe le bonjour à Frédéric, à très bientôt.
- Ciao.

Ma petite sœur, est tellement différente de moi que si je n’avais pas vu le ventre de ma mère grossir au fur et à mesure que l’espoir d’un petit frère grandissait j’en aurais facilement conclu qu’elle avait été adoptée.
Autant je suis silencieux, Manon parle pour deux. Autant je suis solitaire, elle est entourée de copains en toutes occasions. Je suis un contemplatif, elle est en perpétuel mouvement. Mes parents disent souvent qu’à nous deux nous créons un équilibre.

Mon café a refroidi, il ne me reste plus qu’à retourner à la machine.
La machine le coin des « pipelettes » je crois que si je fuis les heures de pointe du café c’est pour éviter d’avoir à parler. Et là il est dix heures, qui aura raison de moi … Bien réfléchi, j’ai moins envie de café que je le pensais, j’irai plus tard dans le silence du couloir où je pourrai presque sursauter quand sonnera le bip annonçant que ma préparation est terminée.
Je reste devant mon écran.
L’inspiration est là. Mes doigts courent sur le clavier, les mots se bousculent, j’écris … Pour d’autres je travaille d’arrache pied. Mes poèmes trouvent naturellement leur place dans mon récit. J’aime ces moments là, je me sens un peu ivre. Ce récit poétique je ne l’écris pas vraiment pour des inconnus, je veux faire un livre, un livre unique pour mon unique amour Laura. Je voudrais lui offrir quelque chose de moi, des mots très intérieurs qui ne se disent pas, quelque chose que personne d’autre que moi pourrait créer de la même manière. Et quand l’inspiration est là, j’imagine le bonheur de Laura toujours plus grand et je suis tellement heureux de savoir qu’elle sera fière. Aujourd’hui j’écris, tout me semble léger, je finis même par me demander pourquoi il y a des jours ou rien ne sort, ou j’ai la tête lourde comme enfermée dans une boîte hermétique qui ne laisse ni rien entrer, ni rien sortir. J’écris.
La sonnerie du téléphone ne respecte rien de mon travail et me crie dans les oreilles. Je décroche enfin (car j’ai fini par décrocher) de mes lignes.
Allo !
- Steph ! je suis en voiture, je suis perdue, aide moi, guide moi.
- Laura, calme toi, où es tu exactement ?
- Je ne sais pas, j’ai quitté le supermarché mais je me suis trompée de sortie, et puis j’ai roulé, je me suis retrouvée sur une quatre voies, mais je ne sais pas quelle sortie prendre, tu sais je ne reconnais rien, j’ai du faire plus de vingt kilomètres, Steph je dois aller par où ?
- Je ne sais pas, est-ce que tu vois un panneau, une indication ?
- Non, par pour l’instant, mais j’en ai vu mais je ne me souviens pas ce qu’il y avait écrit.
- Lis moi le prochain alors, allez ne t’inquiète pas !
- Tu ne raccroches pas Steph, je pose le téléphone sur le siège, je roule mal d’une main.

Que lui arrive t-il à ma Laura, comment a t’elle pu se perdre, elle connaît les alentours mieux que moi, et pourtant je sais que ce n’est pas une blague, je reconnais son timbre de voix. Dès qu’elle m’appelle au premier mot, je sais si elle va bien ou pas. Et là elle est au plus mal.

- Steph tu es là ? j’ai lu Etampes … Tu m’entends, qu’est ce que je dois faire, je suis où, je dois aller par où ?
- Tu prends la prochaine sortie, tu prends la direction Paris, tu vas voir ça va aller tout seul.
- Tu es sûr, je sens que si je sors de cette route, je vais me tromper, je vais m’égarer, je ne sais plus quoi faire. Bon, j’y vais … Paris … Oui je vois j’y vais … Je repars dans l’autre sens…
- Bon, tu vois tu reconnais mieux dans ce sens ?
- Non Steph, je suis perdue je te dis.
- Laura tu vas prendre la nationale vingt et tu seras sur la bonne route pour rentrer à la maison.
- Steph, d’accord, mais tu ne raccroches pas, même si je pose le téléphone, j’ai besoin de savoir que tu es là.
- D’accord, je reste au bout du fil, bisous.
J’entends un vague ronronnement de voiture, les secondes sont pesantes, je n’écris plus, je ne pense plus, j’attends la voix de Laura comme un top départ qui me redonnerait l’autorisation de respirer à nouveau.
- Mon amour, j’y suis, je suis sauvée, je reconnais tout, j’ai vu la station Shell d’Antony. Merci mon bébé, je te fais un gros bisou d’amour, a tout de suite.
- A tout de suite Laura, je t’aime
- Je t’aime moi aussi.

Pour Laura qu’elle que soit le nombre d’heures qui nous séparent, elle dit toujours à tout de suite comme si tout ce qui peut se passer entre le moment où l’on se quitte et celui où l’on se retrouve, n’est qu’une parenthèse de temps compressé.

J’ai une pensée bizarre qui me trotte dans la tête depuis quelques semaines. J’ai l’impression que c’est de ma faute si Laura a tendance à oublier. Plus j’avance dans mon récit poétique et plus elle va mal. C’est idiot mais à chaque fois que j’ai la plume facile je la retrouve le soir, désorientée, fragile, maladive. C’est comme si il avait un lien entre Laura et mon énergie. Est-ce que cela peut-être possible ? Je lui prendrais sa vitalité pour écrire ? Une sorte de vampire. Je suis con à mourir de me raconter des trucs pareils. Bien sûr qu’il n’y a pas de cause à effet. Pourtant j’ai comme l’impression que c’est ce qui se passe.
Cela me rappelle à mon enfance, quand je rentrais de l’école il m’arrivait souvent de marcher sur le bord du trottoir. Je me fixais un point précis jusqu’auquel je devais arriver sans que mon pied glisse de la bordure. C’était une sorte de défi au destin. Si j’avais fait un devoir de math, je me disais : si je glisse, j’aurai une mauvaise note, si je ne glisse pas, une bonne. Il en était ainsi pour beaucoup de mes inquiétudes, elles trouvaient une réponse bonne ou mauvaise, mais quelque chose de rassurant. Je reliais le bord du trottoir à des choses sur lesquelles il ne pouvait y avoir aucun lien à part une entorse à la cheville. Il faut que j’arrête avec mes âneries. Mes poèmes et les oublis de Laura ça n’a rien à voir, c’est des histoires d’enfant. Laura est un peu fatiguée et elle a besoin que je sois plus présent. Voilà, c’est à ça que je dois penser. Et je vais finir mon livre, elle sera si heureuse, c’est le plus beau cadeau que je puisse lui offrir.
Le reste de la journée je m’intéresse enfin un peu plus au travail pour lequel je suis employé, j’en profite pour faire une avancée spectaculaire dans le programme. Les jours suivants j’aurais ainsi du temps pour écrire et écrire encore.

Quand je rentre, Laura m’accueille avec un grand sourire. Ce sourire c’est comme un « Bonjour mon amour du matin », il présage une bonne soirée. Laura ne sait pas faire semblant, son visage ne sait pas cacher ni ses états d’âme, ni ses états de santé. Parfois elle passe en un clin d’œil d’un visage crispé et fermé à un sourire éclatant. Son angoisse se dissout comme un sucre dans l’eau, quand elle trouve enfin la réponse à son inquiétude.
- Tu vas mieux ?
- Oui, je me demande comment j’ai pu me perdre, mais je ne connaissais pas du tout cette route. Je me demande si nous sommes déjà passés par là ?
Je n’ose pas lui répondre que oui. Je m’assois près d’elle sur le tapis jonché de tas de magazines découpés. En quelques coups de ciseaux elle transforme les photos publicitaires en de petits tableaux de collage. C’est fou comme elle est belle quand elle fait ses petites œuvres. Pour moi Laura est une artiste. Je pense que c’est pour cela qu’elle a parfois la tête ailleurs. Elle est sur une planète qui défie les lois et le temps : La création.

- Je voulais terminer mon collage et je n’ai rien préparé pour le repas de ce soir, j’ai pensé qu’une pizza « Chez Luigi » ce serait pas mal. Chloé est restée manger et dormir chez sa copine Jessica.
- Pourquoi pas, cela fait un bout de temps que nous ne sommes pas allés là bas.

D’un bond, elle m’entoure ses bras autour du cou et elle me donne un bisou claquant sur les lèvres sous une pluie de petits bouts de papiers colorés.
Elle disparaît en coup de vent dans la salle de bain et ferme la porte derrière elle. Je sais qu’elle va « mettre un peu de noir » c’est sa façon de me dire qu’elle va dessiner le contour de ses yeux au Khôl. Quand elle ressort elle est encore plus étincelante. Pourtant elle ne semble rien avoir changé à sa tenue, ses yeux brillent et ses lèvres me sourient encore plus, c’est le mystère de la salle de bain.


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