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Tu reconnaîtras les tiens

Ecrit par Ølivier le 1 juin 2005 dans Ecueils | 1 Comment

Paris. Dans un square du quartier St Michel, tu regardes un homme assis sur un banc faisant face au tien. Entre vous, une sculpture hideuse qui se voudrait fontaine, provoque les ébats des badauds. L’homme ne prête guère attention à ces jeux d’eau, ni aux nuées de pigeons qui s’abattent par rafales sur les restes d’un repas frugal. Une jeune femme s’assoit sur le banc adjacent au sien, sort un livre dans lequel elle se noie aussitôt. Quelque chose au dessus de lui à l’évidence le gène. Ce n’est pas ton regard insistant. Quelque chose qui s’échappe du sommet de son crâne. Ce n’est pas un chant d’oiseau. Quelque chose qu’il tente de remettre en ordre, régulièrement d’un geste mille fois connu.

Paris, 2 jours avant. Sur le même banc une femme se repose. Le gardien passe et la prie de se lever. « Madame, il est interdit de s’allonger sur ce banc ». Elle ne savait pas, s’excuse presque. Elle se lève et s’en va sans savoir vraiment où.

Collioure. Assis sur le parapet face à la mer, tu regardes un pirate naufragé endormi sur la plage. Il est presque midi. Entre vous, des traces de pas sur le sable. Un père et son fils se passent un ballon heureusement. L’homme ne semble pas dérangé par les cris du garçon, ni ceux des mouettes qui se battent pour le reflet d’une vague. Il se réveille doucement. Quelque chose se dissout en lui. Ce n’est pas l’effet irradiant du soleil. Quelque chose qu’il ne voudrait savoir. Ni la focale fixe de ton objectif qui prend prétexte d’une vue insaisissable. Lentement il se réveille, se coiffe d’un bonnet qu’il rabat méthodiquement sur le côté droit de son visage, masquant d’un geste mille fois connu un œil qui ne voudrait savoir.

Collioure, 7 jours avant. Une fillette échappe à l’attention de sa mère. Un arrêté municipal n’arrêtera pas sa chute, on n’échappe rarement à l’attention de la mer, ou de peu. Aujourd’hui des grilles bloquent l’accès à la promenade. Cela ne change rien à l’attention que l’on prête.

Paris. Dans une station de métro, ligne 7. Sur le quai d’en face un homme examine le plan du métro. Entre vous, la voie sépare les gens du nord des gens du sud. Il examine le plan sur le mur en face. Il semble chercher quelque chose. Une quelconque prophétie. Puis méthodiquement et précisément, il quadrille le plan d’un tracé invisible. De la main, deux traits verticaux, deux traits horizontaux. Lui seul semble les voir. Et toi, qui le regarde sur le quai opposé. L’homme s’éloigne, abandonnant son œuvre. Un métro arrive à quai. Une nuée de citadins s’échappe des voitures, une autre s’y engouffre quasi simultanément. L’homme ne fait aucun cas de ces fluctuations humaines et réciproquement. Quelque pas plus loin l’attend, sur le même mur, un plan des lignes de bus.

Collioure. Un corbillard stationne sur la place de l’église. Il se lève et s’en va sans savoir vraiment où.

Paris, 5 jours plus tard. Un incident de voyageur ligne 7. Le conducteur de la rame affirme que tout c’est passé très vite, il n’a pas eu le temps de freiner, le corps a été percuté de pleine face.

Paris, 17 minutes avant. Tu jettes un œil sur les photos que tu viens de faire développer. Paris, Collioure. D’un signe tu confirmes au technicien de labo que ce sont bien les tiennes. Collioure, Paris. Ton regard se perd, s’égare, s’envole. Tu sembles regarder quelque chose qui s’échappe des photos. L’une après l’autre tu les retournes, et tu inscrits ton nom au dos de chacune d’elle, méthodiquement. Tu les reposes sur le comptoir. Puis tu t’en vas sans savoir vraiment où.

Paris, dans la nuit. Malgré les cachets que lui a prescrit le médecin du travail, il n’arrive pas à s’endormir. Dans sa tête la scène de l’accident tourne en boucle. Il voudrait arracher tout cela à sa mémoire. Il voudrait ne pas avoir vu, ne pas avoir su, ne pas avoir prêté attention à cet instant où… La seule chose dont il est certain aujourd’hui : tu lui souriais.

Demain il ira prendre l’air dans un square du quartier St Michel.


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