Betty et Georges est l’un des rares couples que nous fréquentons. Florent leur fils de vingt ans n’est pas là, « Il est sorti ce soir au ciné avec des copains » précise Georges. Depuis quelques mois nous avons bien tous remarqué que ce jeune homme louche sérieusement sur la fille de Laura.
- Chloé n’est pas avec vous ? demande Betty
- Non, elle est sortie au ciné avec des copines…
Le silence qui suit me fait bien imaginer que nous pensons tous la même chose.
Georges et Betty fêtent leurs dix ans de vie commune et ont voulu nous faire partager ce bonheur autour d’un repas. Nous nous fréquentons peu et nous ne nous appelons pas souvent non plus. Mais à chaque fois que nous nous retrouvons c’est toujours avec le même enthousiasme. Une amitié chaleureuse qui n’a pas besoin de mille démonstrations pour exister.
Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans au cours d’une réunion enseignants et parents d’élèves au lycée où Georges enseigne comme professeur d’espagnol. Betty était là aussi, assise au milieu de l’assemblée des parents.
Le proviseur avait improvisé rapidement cette réunion suite à un incendie provoqué par trois élèves de terminale qui avait détruit six classes. L’un deux avait d’ailleurs passé quarante huit heures de garde à vue au poste de police et au vue de son épais dossier de récidive avait été condamné par le juge à purger sa peine dans un centre de jeunes détenus.
Tout cela avait suscité bien du remue-ménage. Des manifestations de jeunes amis de Karim, l’élève emprisonné, avec le soutien d’association anti-raciste et de parents d’élèves sympathisants avaient bien l’intention de faire entendre leur point de vue, mais des groupes venus de l’on ne sait où avaient fait leur bataille personnelle de cet incident et fini par faire déserter les jeunes étudiants du lycée. Devant ce constat consternant du peu de fréquentation des cours le proviseur avait décidé de rencontrer les parents pour trouver une solution.
La réunion à peine commencée un père visiblement en colère et remonté jusqu’au bretelles s’était mis à insulter l’ensemble des professeurs « C’est de votre faute, vous n’aimez pas les arabes, vous êtes des profs nuls, vous détestez nos gosses, vous là le prof d’espagnol vous vous acharnez sur mon fils et pour le descendre vous lui foutez des zéros, c’est de la discrimination, il a bien fait de vous dire merde et moi aussi je vous dis merde. C’est de votre faute vous êtes tous racistes et les places des chefs vous les réservez à vos petits protégés… ». Les insultes tombaient comme une pluie déferlante et les professeurs étaient restés muets sous cette douche froide inattendue.
Laura était devenue cramoisie et avait fini par éclater avec ses mots tout aussi inattendus.
- Je suis mère et c’est la faute à qui ?
Votre fils dit merde au prof et c’est la faute à qui ?
Vous n’en avez pas assez de rejeter toujours la faute sur les autres ?
Nous sommes tous éducateurs de nos enfants, parents, professeurs, passants dans la rue, voisins, et quand ça va mal on se jette la faute au nez.
Nous sommes tous fautifs en leur laissant croire que tout leur est dû parce qu’il sont simplement nés, de leur laisser penser qu’ils ont droit à la lune sans aucun effort.
- Qu’est ce que vous connaissez vous, de nos problèmes, vous n’êtes que…
Laura n’avait pas l’intention de se laisser couper la parole et elle continua encore plus fort.
- Je ne suis qu’une mère qui se demande au nom de quoi, refusons nous d’être parents ? De quel droit laissons nous nos enfants errer sans repère ni barrière, prendre des décisions à notre place. Nous leur volons leur place d’enfant en refusant notre place d’adulte, en leur refusant une guidance, une éducation. Alors assez Monsieur, vous feriez mieux d’aider votre fils à assumer sa faute au lieu de l’enfoncer en la rejetant sur les autres…
Malgré le brouhaha de tous ceux qui voulaient s’exprimer en même temps la voix de Laura était jusque là restée par dessus les autres. Je sentais le mouvement des chaises et des corps se rapprocher de Laura, aussi je l’avais tirée vers l’extérieur pour éviter le crêpage de chignon. La réunion avait tourné court, proviseurs et professeurs avaient quitté la scène. Dans la rue nous entendions encore les éclats de voix et c’est ainsi que nous avons rencontré Georges et Betty qui étaient garés à quelques mètres de nous. Georges nous a adressé un sourire et nous a demandé « ça vous dit de prendre un verre avec nous, histoire de nous décrisper un peu ? » Nous avons été si surpris que nous avons accepté et depuis nous nous sommes liés d’amitié.
- Tu veux quoi ? une bière, un muscat ?
- Oh ! Betty excuses moi, j’étais plongé dans mes pensées. Une bière, je veux bien, tu as toujours ta fameuse Triple Leffe ?
- Bien sûr sinon je ne t’aurais pas invité !
Betty est une fille pleine d’énergie et pourtant elle a l’art de vous apaiser. Je me dis que son caractère colle bien avec son métier de sage-femme. Elle a un visage rond entouré de petites bouclettes châtain clair et de petits yeux verts qui semblent toujours vous sourire.
- Et toi Laura toujours adepte du jus de pomme ?
- Si c’est le jus de pomme maison de tes parents, sans hésiter ! Au fait Betty j’ai appris par ma petite voisine qui attend un bébé que tu animes des cours de préparation à l’accouchement ?
- Oui, j’avais arrêté il y a trois ans puis j’ai repris les cours cet hiver, histoire d’approcher les naissances sous un autre angle.
- Il y a beaucoup de papa qui y participent, plus qu’avant ?
- Disons qu’il y a quelques années le mari qui ne venait pas était presque montré du doigt, traité de macho, de mauvais père. Moi la première je pensais que c’était indispensable au bon déroulement d’une grossesse. En fait certains hommes vivaient cela en totale harmonie et pour d’autres ils étaient là pour la bonne étiquette et affichaient un mal aise évident et ça en devenait grotesque. Je ne pense pas que le père qui aura simulé une grossesse dans les cours de préparation, qui aura coupé le cordon ou changé toutes les couches et donné tous les biberons, sera meilleur père que d’autres.
- Ca me rappelle le père de Chloé, à l’époque j’étais plutôt à prendre avec des pincettes, je lui reprochait tout le temps de ne pas être assez impliqué et je peux te dire qu’entre lui et la petite il y avait bien plus de choses qui passaient dans les jeux et les risettes qu’au moment de changer la couche. Je me demande si parfois il ne finissait pas par haïr la petite quand elle avait fait caca, tellement ça lui était insupportable. Je m’entêtais pour des idées reçues au lieu de laisser couler la vie simplement. Et ça ce n’est qu’un tout petit exemple.
- Oh ! l’image idéale, mais tu n’es pas la seule à y avoir cru. Avec le temps on se rend compte que pour être père ou mère ce n’est pas l’image que l’on donne qui est le plus important. Ce n’est pas parce que certains père ne fréquentent pas mes cours qu’ils en sont moins amant ou seront des mauvais pères. Si le couple l’a décidé ainsi, que chacun se sent mieux à sa place alors c’est très bien. Je ne pense pas qu’un père doit être une pseudo mère. Chacun apporte son amour et sa différence, et alors quoi de plus naturel ! Tu vois, en général beaucoup de couples viennent ensembles mais je ne fais rien pour les encourager à venir à deux. Parfois certains viennent au premier cours puis je ne les vois plus. S’ils sont mal à l’aise je préfère autant qu’ils demandent à leur femme une fois chez eux « alors comment ça c’est passé ? ». Ce n’est pas parce qu’ils ne viennent pas aux cours qu’ils ne s’intéressent pas à la grossesse de leur femme, ils peuvent très bien vivre cela ensemble à d’autres moments et c’est aussi bien tu sais !
- Tu vois Betty tu me rassures, parce qu’avec le temps je me suis rendue compte qu’un père et une mère n’ont pas toujours les mêmes comportements. C’est certainement plus enrichissant pour leurs enfants, qu’ils ne ressentent pas toujours les mêmes choses de la même façon ou n’interviennent pas toujours dans les mêmes domaines. J’ai presque envie de dire sans revenir sur l’image sordide de maman au fourneau et papa devant le journal, que ce n’est pas plus mal de respecter notre naturel. Un père n’apporte peut-être pas toujours les mêmes choses à son enfant qu’une mère et ce n’est pas pour cela que c’est moins important ou que ça à moins de valeur. Je trouve que c’est bon de respecter nos différences et détruire le naturel c’est tuer l’harmonie.
- Oh ! Laura si Nicole t’entendait avec ses idées féministes, elle te fusillerait.
- Je l’adore Nicole, mais c’est Paul qui est à plaindre ! J’ai trop parlé j’ai une soif terrible. Je vais faire honneur au jus de pomme.
Durant la conversation entre Betty et Laura, Georges était parti faire un tour à la cuisine surveiller son rôti d’agneau aux herbes. Une de ses spécialités que pour rien au monde il aurait laisser le soin à quelqu’un d’autre de préparer.
Je n’avais pas participé à la conversation, mais c’est mon caractère, je ne suis pas très bavard. Les gens sont souvent inquiets du fait que je parle peu, mais pas Laura. Elle m’avait dit un jour que ce n’est pas parce que certains parlent beaucoup qu’ils ont des choses à dire. Elle doit avoir raison, mais moi non plus je n’ai pas spécialement beaucoup de choses à dire non plus.
- Allez on passe à table !
C’est Georges qui revient avec un énorme plateau de crudités.
- Superbe ! lance Laura
Et sans que je n’aie le temps de le voir arrivé, Laura me dépose un gros bisou claquant sur les lèvres.
- Euh ! mais moi je n’ai rien fait !
- Pas grave, je suis heureuse.
- Moi aussi, Laura.
Elle me glisse alors à l’oreille « on leur donne maintenant ? » je lui réponds d’un petit signe de la tête affirmatif.
Elle s’éloigne un instant pour sortir de son sac, resté à l’entrée, un petit cadeau. Laura adore la poésie et leur a dédié quelques lignes.
Quand elle revient, nous leur souhaitons en cœur « Bon anniversaire ! » et nous tendons à Betty de nos deux mains unis le parchemin roulé avec un ruban rouge autour.
Betty le déroule et Georges vient poser sa tête par dessus l’épaule de sa femme.
- Laura, dit Betty, je peux le lire à haute voix ?
- Oui si tu veux.
L’instant semble cérémonial et l’on entent la voix de Betty entre souffle et murmure :
Si cela faisait dix ans …
Je t’aurais dit « Bonjour, Monsieur » gentiment
« Vous m’offrez déjà un bouquet de fleurs ?
Mais je ne vous connais que depuis hier
seulement ! »
Si cela faisait dix ans …
Tu me connaîtrais déjà un peu
Et tu saurais certainement
L’or, les rubis, l’argent
Ca brille c’est tout…
Je n’ai que faire des bijoux !
Si cela faisait dix ans …
Je t’aurais fait croire
Que je n’étais pas là
La maison plongée dans le noir
Et quand tu aurais passé la porte
J’aurais allumé une bougie mauve
Une petite flamme bien vivante
Et simplement, je t’aurai souri.
Si cela faisait dix ans …
Même dans le froid, même dans l’hiver
Nous aurions mis des pull-overs
Pour courir vers la rivière
Et faire l’Amour
Jusqu’au lever du jour…
- Ca vaut vraiment les plus beaux cadeaux du monde !
- Oh, Betty peut-être pas autant !
- Bien sûr que si, le sentiment ça ne s’achète pas. Merci de tout mon cœur.
Et la danse des têtes entre Georges et Laura, entre Betty et moi recommence pour quelques bises de remerciements.
« Après les émotions, le réconfort ! » lance Georges « A Taaaaable ! ».
Quand on se sent bien, c’est fou comme le temps passe beaucoup plus vite. Il est déjà une heure du matin quand nous ressortons dans la fraîcheur saisissante de la rue. Sur le pas de la porte, entre deux bises, Betty rappelle à Laura « A samedi prochain alors ! ». Je vois les yeux de Laura s’accrocher à mon regard, d’un coup elle semble vidée, perdue, je sens bien qu’elle n’ose pas demander ce qu’il y a le samedi d’après qu’elle a oublié. Je m’approche, la prend d’un bras par la taille et répond « Chloé sera ravie de vous avoir pour son anniversaire » et adressant un clin d’œil à Georges « Florent sera des nôtres ? » Il me répond par un « hé !hé ! » qui en dit bien plus long qu’une page entière d’écriture.
Nous montons dans la voiture, Laura reste silencieuse, elle est recroquevillée sur son siège le nez cloué sur le bout de ses chaussures, je ne sais quoi lui dire. Je sais combien cela l’agace d’oublier, d’avoir des trous noirs comme elle dit. Le ronronnement du moteur de la voiture me semble plus bruyant que tout à l’heure, et le chemin beaucoup plus long qu’en sens inverse. Puis dans un soupir elle me dit enfin :
- Je ne comprends pas comment j’ai pu oublier que je les avais invité pour
l’anniversaire de Chloé, et pire je ne me suis même pas souvenue que samedi prochain c’est son anniversaire. J’ai la tête ailleurs, je me demande à quoi je pense, j’ai la tête pleine de tas de choses à penser et en fait je ne pense à rien, je suis vraiment nulle.
- Chloé arrête, ça arrive à tout le monde
- D’oublier l’anniversaire de sa fille ?
- Mais tu ne l’as pas oublié, c’est juste qu’à ce moment là, tu devais avoir une pensée en tête qui ne correspondait pas à la question de Betty, tu as été quelques secondes court-circuitée.
- Tu sais bien que j’oublie trop de choses, je plane à deux mille mètres et je ne sais pas pourquoi.
- Laura ce n’est pas grave, je t’aime.
Elle relève enfin son bout de nez pour me regarder, je sens son regard sur ma joue, puis la tiédeur de son bisou.
- Moi aussi je t’aime.
Laura dans ces moments là semble toute petite, égarée. J’ai envie de la protéger.
Sans vraiment quitter les yeux de la route je tourne légèrement la tête pour apercevoir le mouvement de ses boucles brunes. Pour se libérer d’une mauvaise pensée elle fait danser ses cheveux de droite à gauche.
Tout à coup surgit du bas côté un homme qui fait de grands signes, il s’approche dangereusement du milieu de la route, on dirait un fou furieux, il titube, il a l’air éméché et je n’ai pas trop envie de m’arrêter, cet homme m’inquiète mais Laura reprend ses esprits.
- Arrêtes toi Steph, arrêtes toi je te dis.
La toute petite Laura est redevenue en une fraction de seconde cette fille sûre et lucide. Je lui fais confiance. Je stoppe la voiture au niveau de l’homme, il s’approche de nous, il a le bras en sang, il nous explique qu’il a glissé dans le virage et sa voiture s’est retournée en contre bas dans la forêt. Il est complètement affolé, il a vu plusieurs voitures passer, mais personne ne s’est arrêté :
- Pourquoi, pourquoi ils m’ont fait ça, je suis blessé, je saigne ça se voit.
Je tremble un peu, je ne sais pas trop ce qu’il faut faire. Laura pourtant semble tranquille, en quelques mots elle le rassure et nous l’amenons au commissariat le plus proche, les pompiers sont juste à quelques mètres et il pourra obtenir les premiers soins d’urgence.
Elle m’étonne toujours Laura, elle trouve toujours le bon mot, le bon geste pour les autres. Pour elle-même, pourtant, cette force disparaît, elle redevient une petite fille, c’est un peu comme si elle donnait toute sa force et qu’il ne lui reste plus rien pour surmonter ses angoisses intérieures.
Nous repartons tous les deux soulagés d’avoir laissé cet homme blessé entre de bonnes mains et avec la sensation d’avoir fait une bonne action.
- Ca va Laura ?
- Oui mon bébé
Le moteur de la voiture a enfin retrouvé son doux ronronnement et nous rentrons dans un léger silence. Je sais que Laura est apaisée, elle s’endormira à peine la tête posée sur l’oreiller et moi aussi.