On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes
Christian Bobin

Quelqu’un du dehors

11h 30 voilà ce qui s’appelle faire la grasse. Il y a bien longtemps que cela ne m’était plus arrivé.
Laura dort encore, je vais attendre qu’elle se réveille et j’en profite pour m’installer devant l’ordinateur. J’ai un tourbillon de mots dans la tête ce matin, de mots couleurs, des mots images, des mots qui sonnent, ce sont mes mots bleus pour Laura, j’ai envie de finir mon livre plus que jamais.

« Bonjour mon amour ! » Laura pose sa tête sur mon épaule.
- Tu écris quelque chose de nouveau ?
Je ferme en hâte la fenêtre de mon document
- Curieuse, je ne te dirai rien, c’est une surprise.
- Pour moi ?
- Même sous la torture je ne dirai rien.
- Quelle heure est-il ?
- Une heure moins le quart, petite marmotte.
- J’ai l’impression d’être passée sous un rouleau compresseur.
- Avec tout ce que nous avons dansé hier nous avons bien du faire deux marathons.
- Steph tu exagères !
- Alors c’est que tu te rouilles.
- Ah bon ! parce que tu ne te rouilles pas toi peut-être ? Je vais te faire voir si je suis rouillée.
Elle me tire de ma chaise et me pousse sur le lit.
En un bond elle est les deux pieds sur le matelas et se met à sauter. Je rebondis à contre-temps et à chaque rebond je me retrouve un peu plus au bord du lit.
- Allez dis encore que je suis rouillée et elle s’écrase sur moi en riant. Tu veux que je te montre encore ?
- Non ça va tu es une super occasion en bon état de marche.
Et je fini ma dernière syllabe sous les plumes d’un coussin.
- Pour te faire pardonner me dit-elle en soulevant le coussin, pour me laisser respirer, il ne te reste plus qu’à aller chercher les croissants.

La boulangerie est juste au coin de la rue à droite en sortant de la maison, ce n’est pas vraiment une punition. Je monte en courant avec mon sac en papier parfumé qui me fait déjà saliver. Laura est assise dans le canapé, les genoux recroquevillés sous le nez. Elle a perdu son sourire. Je sens que quelque chose ne va pas.
- Laura ?
Elle ne m’entend pas, j’ai même l’impression qu’elle ne me voit pas.
- Laura. Laura ?
Elle me répond enfin, je ne comprends pas tout ce qu’elle me dit.
- La poudre noire, le papier, rien ….tout perdu…
- Quoi ?
- Mais oui, tu sais, comment on dit. Pour le matin, café… C’est ça…Café… Ca marche comment, combien de louches. Et les papiers perdus aussi. Non c’est pas papier, c’est quoi, les papiers ….
- Les filtres, Laura.
- Je suis fatiguée. Je perds les mots. Je me sens bizarre.
- C’est rien Laura, je vais préparer le petit déjeuner, tu verras tout ira mieux le ventre plein.

Je m’inquiète de plus en plus, je ne sais pas si je dois lui dire d’aller consulter un médecin. Peut-être qu’il s’agit d’état de fatigue passager et cela lui provoque des absences. Je ne sais pas quoi penser. Il me semble qu’elle oublie beaucoup plus de chose qu’avant. Cela la met parfois dans des situations difficiles. Des disputes avec sa fille. Pas plus tard que mercredi soir dernier Chloé lui a demandé de lui prendre un rendez-vous chez le dentiste. Chloé insistait en lui disant « tu n’oublieras pas » et il n’y a rien de tel pour rendre Laura nerveuse et elle lui avait répondu d’un ton sec « Mais non ! Bon sang pourquoi veux tu que j’oublie ». Le lendemain soir Chloé lui demande si elle a pensé à prendre son rendez-vous. Laura lui a répondu « Mais quel rendez-vous ? Comment veux tu que je sache que tu veux un rendez vous, si tu ne le dis pas, et puis un rendez-vous pourquoi ? ».
- Maman je te l’ai dit hier et tu m’as répondu que tu y penserais.
- Mais qu’est ce que tu racontes, je ne suis même pas au courant.
- Je te l’ai dit hier. Tu fais semblant ou quoi. Si tu ne veux pas l’appeler je le ferai moi-même. Tu n’as qu’à me le dire.
- Tu racontes n’importe quoi. Et puis ne me parle pas sur ce ton je te prie.
Je sentais que Laura allait exploser, aussi j’ai fini par intervenir.
- Laura, elle te l’a dit c’est vrai.
Elle est restée un moment silencieuse avant de venir se blottir dans mes bras « Tu crois que je deviens folle ? »

Heureusement il est d’autres jours, ou l’inquiétude s’estompe.

Ce matin le soleil est déjà chaud, nous nous éveillons dans la lumière bleue des rayons qui traversent le double rideaux. Même en hiver nous ne fermons pas les volets et dès le printemps la fenêtre reste nuit et jour entrouverte. C’est certainement ce qui m’attire le plus chez Laura. Cette communion qu’elle a avec la nature. Les choses simples, les petits bonheurs, les presque rien de tous les jours suffisent à la rendre heureuse. Elle n’est pas une femme d’intérieur, elle est comme elle dit « quelqu’un du dehors ». Cela ne lui empêche pas de s’occuper de notre petit nid douillet. Elle n’est pas adepte du rangement obsessionnel et moi non plus. Notre appartement est un endroit de vie, « vivant » comme elle aime à le préciser. Dès que nous le pouvons nous sortons en forêt, en montagne, n’importe où du moment que c’est à l’extérieur. Betty nous avait fait la remarque un jour « Au moins le toit ne vous tombera pas sur la tête ! ». Laura apprécie par dessus tout, les rives des rivières. Souvent je me prends à l’observer dans nos longues promenades. Ses gestes, son sourire, sa voix, ses regards semblent en totale harmonie avec la terre, l’eau, les arbres, les ronces et les fleurs sauvages. Elle est très féminine « Et je tiens à être femme, c’est une qualité que pour rien au monde je ne renierai ». Même en campagne son petit short en jean et son tee-shirt qui laisse voir son nombril, la mettent en valeur. Ses boucles brunes caressent ses épaules de gauche à droite, et elle semble sautiller tellement elle est légère. Elle m’apprend à reconnaître les plantes, les parfums de fleurs « Je tiens ça de ma grand-mère, elle était un peu sorcière, elle se soignait par les plantes et les prières ». Nous arrivons près de la rivière et même si je n’avais pas entendu le murmure de l’eau, je l’aurais deviné. Laura est déjà assise sur le sol pour enlever ses tennis. Je sais qu’elle va « goûter un peu l’eau », chercher au fond si passent des poissons, me regarder avec un grand sourire « Brrr ! Elle est fraîche ». Elle reviendra me montrer ses orteils rougis et me regardera attendrie « Réchauffe mes pauvres petits pieds mon amour, ils ont froid ». Elle finira par se coucher sur la rive en clignant des yeux au rythme du soleil qui troue le feuillage.

- Je m’en vais goûter l’eau.

Elle revient et s’allonge sous un arbre.
- Tu sais Steph, je crois que j’ai passé ma vie à te chercher. Et si l’on ne s’était pas rencontrés, je crois que je te chercherais encore.
Je m’allonge à son côté. Je pose délicatement ma main sur son ventre.
- Et comment sais tu que c’est moi que tu devais trouver ?
- C’est inexplicable. C’est au fond de moi. Quelque chose que je ressens très fort. Tu sais pour mes ex. A chaque fois dès le début j’avais un doute, un pressentiment qui me disait que ça ne serait pas éternel. Je pensais en fait que ce que je cherchais c’était un idéal inaccessible et qu’il fallait que je m’investisse dans la réalité du moment. Et voilà pour chacun d’eux cela n’a pas duré.
- Et avec moi… Oui ?
- Oui… Et toi tu m’aimeras jusqu’après la mort ?
- Et même dans une autre vie.

Elle pose son index sur ses lèvres et me fait signe d’écouter le chant des oiseaux. Elle cherche du regard dans le bruissement du feuillage et me montre du doigt sa découverte. Elle chuchote « C’est lui qui chante »… « Ecoute, il y en a un autre qui lui répond »…
Nous restons ainsi un long moment qui ne se compte pas en minutes mais en instants de bonheur.

Nous nous relevons pour continuer notre promenade en nous tenant par la taille.
- Tu vois Steph, je trouve que les forêts de la région parisienne sont magnifiques. Quand j’étais petite je n’aurai jamais imaginer que l’on pouvait partir en randonnée aux alentours de la capitale. De ma province je voyais Paris sous un gros nuage de fumée toxique et les maisons comme de gros blocs de béton. Je pensais qu’il pleuvait tout le temps et que les gens étaient tristes comme le ciel. Cela me semble si facile pourtant de profiter du moindre rayon de soleil. Tu sais, pour les habitants des banlieues ce n’est pas si loin. Il faut vraiment qu’ils ne croient plus en rien et qu’ils n’aient plus la force de quoique ce soit pour passer leurs week-end dans le béton.
- Peut-être qu’ils aspirent à aller au restaurant, au cinéma, à la piscine et que la nature ça ne les attire pas.
- C’est dommage. Les enfants ils s’en moquent bien de tout ça. Regarde les autour de toi. Ils courent, fabriquent des cabanes et s’inventent de fabuleuses histoires. Et pour être roi, il n’y a pas besoin d’être riche. Un bâton devient une baguette magique, un sceptre, un glaive invincible. La nature forge l’imagination. Elle sait faire grandir les enfants. Certainement mieux que les jeux vidéo qui finissent par les abrutir et la télévision que ne leur offre que des jeux abêtissants.
- Ce serait bien qu’ils puissent accéder aux mêmes jeux que leurs petits copains dont les parents sont plus aisés non ?
- Peut-être que tu as raison. Mais je ne suis pas sûre que cela leur apportera le bonheur. Je crois plutôt que la source de vie qui coule depuis l’origine des temps dans la nature est la seule à nous désaltérer face à notre soif de bonheur. Le reste ce ne sont que des ersatz. Je ne dis pas que c’est pas bien d’en inventer, nous sommes nés pour inventer. Mais rien n’égalera ça.
Elle pointe sont doigt sur un écureuil sautant de branche en branche,
- Ni ça.
Et elle dépose un tendre baiser sur mes lèvres.

Les notes bleues sont fermés.