Tout ce qui a un prix n'a plus de valeur
Nietzsche

Le monde bleu

En ce début de week-end le ciel est couvert et laisse présager de la pluie pour une bonne partie de la journée. Laura s’est levée depuis plus d’une heure déjà. Elle est partie faire son jogging avant le déluge m’a t’elle dit.
Je m’éveille doucement. Pour Chloé le week-end c’est sacré et elle ne se lèvera pas avant onze heures. La maison est silencieuse, mais pas vide de l’absence de Laura. Elle laisse toujours avant de partir une petite attention pour chacun. Je descends les escaliers et de la dernière marche je peux voir la table de la cuisine. Elle nous a concocté un petit déjeuner d’éléphant et devant le verre de Chloé et le mien elle a posé une feuille pliée en quatre.
J’aime bien quand elle me laisse un mot. Quand nous étions loin l’un de l’autre, elle m’écrivait tous les jours, des mots d’amour, des petites histoires comme des contes pour enfants. J’adorais cela, et le fait que nous soyons réunis ne lui a pas enlevé l’envie de m’écrire un petit mot de temps en temps.
Je m’approche en frottant mes cheveux tout ébouriffés. Je m’installe. J’attends. Je fais durer le plaisir des yeux devant aussi belle table. J’ouvre enfin ma lettre :

Une petite histoire pour toi mon amour :
Le Monde Bleu.

Pour accéder au jardin des fées, il me fallait passer dans la vieille armoire de grand-mère, que l’on avait installé dans le hall d’entrée de la maison. Son chapeau de gendarme était si haut que c’était la seule pièce où elle ne touchait pas le plafond. Je devais alors refermer la porte, avec ce système qui dans ma septième année me paraissait hautement astucieux.
Une ficelle autour de la clé et l’on tirait de l’intérieur il suffisait alors d’attacher ce cordon autour d’un crochet que j’avais pris le soin de visser sur le cadre dans cette intention.
Quelques secondes tout au plus, à chercher des yeux un rai de lumière dans la pénombre, quelques secondes longues heures où l’oxygène semblait avoir été absorbé par l’obscurité et remplacé par de la naphtaline.
Sans prévenir une lumière d’un bleu intense me faisait pâlir de surprise, me décrochant le cœur, à chaque fois comme si c’était la première fois.
L’intérieur de l’armoire alors se volatilisait et s’étendait à perte de vue ce que j’apprendrais plus tard être le jardin des fées.
Mes yeux se perdaient recherchant un repère, mais aucune ligne d’horizon, l’infiniment bleu sans limite ni fond.
Les premières fois où j’étais venue, j’étais restée clouée sur place, j’imaginais qu’au moindre pas j’allais tomber dans le vide et je repartais aussitôt.
Pour retrouver l’armoire ce n’était pas difficile, le crochet et le cordon ne disparaissaient pas, ils restaient suspendus au paysage, il suffisait alors de détacher la ficelle et la porte se réouvrait sur le hall d’entrée.
Les premières fois, j’avais laissé s’écouler plusieurs semaines, puis prenant de l’assurance profitant de l’absence de mes parents, j’y revenais plus souvent.
Je me souviens du premier pas, cent fois je me suis dit « j’y vais » cent fois je n’ai pas osé puis d’un coup, sans respirer, les ongles plantés dans la paume de mes mains, j’ai marché sur le bleu. Et …… rien.
Je pouvais marcher comme je voulais.
Dans le jardin des fées, les éléments apparaissaient au fur et à mesure de mes pensées. Si j’avais soif j’étais au bord d’une rivière, si j’avais envie de m’asseoir, j’étais tout près d’un banc, si je voulais dormir l’infini m’offrait une haute herbe bleue bien grasse et des brumes soyeuses pour me couvrir.
Toute chose flottait sans attache aucune, pas de ciel, pas de sol, uniquement dans l’azur infini.
Au début mon paysage était assez dénudé, je me contentais de penser juste à un arbre, un banc, une rivière, tout ce monde flottant m’effrayait quelque peu.
Je n’avais parlé à personne de ma découverte, je craignais que l’on m’empêche d’y retourner. Au bout de trois mois, je commençais à maîtriser le pouvoir de mes pensées et je pouvais à mon gré m’inventer tous les paysages. Durant toute cette période je n’avais jamais rencontré personne pourtant ce jour là à la cime de mon cerisier bleu autour duquel des rivières argentées s’enroulaient comme des guirlandes, je vis à ma grande surprise celle que je pris d’abord pour un papillon. Une fée.
Elle est venue vers moi légère comme une libellule, pas plus grande qu’une coupe de cristal se poser sur ma main.
Je n’étais pas vraiment inquiète, j’avais fini par apprivoiser ma peur devant chaque nouveauté. Ce qui m’a vraiment étonné, c’est qu’elle parlait ma langue d’une voix qu’il me semblait avoir toujours entendu sans pouvoir y mettre un visage dessus. Elle allait me faire comprendre pourquoi je t’écris cela aujourd’hui.
« J’ai attendu tellement longtemps que tu viennes, depuis ta première venue je suis chacun de tes gestes, j’écoute chacun de tes mots.
J’ai vu tes premiers pas dans le désert bleu puis vu naître chacune de tes pensées en un jardin fabuleux. Je suis venue aujourd’hui parce que trop tôt tu m’aurais fuit. Chaque instant à sa place dans le temps, et l’on ne peut intercaler celui d’après avant. Pour que tu m’acceptes, je devais avoir la patience d’attendre que tu aies apprivoisé et appris à suspendre tes nouveaux décors. Faire du Monde Bleu, ton jardin secret fertile de tes paysages.
Personne d’autre que toi ne pouvais accéder à ce monde, d’autres fées sont là elles sont discrètes, elles sont comme toi »

Jusque là je m’étais contentée d’écouter mais ce … comme toi …
Non, je ne comprenais pas. Comme moi ?
« Comme toi. Toutes les fées de tous les mondes réunis se retrouvent un jour ou l’autre ici. Elles peuvent si elles le désirent repartir dans leur premier univers ou rester dans la tranquillité de leur jardin. Si un jour celles qui partent décident de revenir, il est une condition à laquelle elles ne peuvent échapper, renaître.
La fée que tu étais est partie il y a des siècles de cela, pour devenir femme.
Tu as été femme, puis après ta mort, tu as voulu revenir.
Pendant longtemps tu es restée à errer dans l’impasse obscure pour retrouver ton chemin et renaître au monde comme tous les enfants.
Si tu repars, tu resteras fée, ta délicatesse, ta douceur, ta sensibilité dans l’univers de la terre qui n’est pas le tien risque de beaucoup t’affecter. Celles qui décident de nous quitter ont l’espoir de devenir femme.
Et à cela il est une autre condition trouver le seul homme qui soit né pour elle. Il n’en existe qu’un, c’est ainsi, il est unique et il te faudra beaucoup de patience, beaucoup de tolérance avant de le découvrir dans la foule immense. Il ne le sait pas, mais toi tu le reconnaîtras. Mais il n’est pas sûr qu’il veuille de toi. Il peut déjà avoir construit sa vie.
Si tu deviens femme, et qu’après ta mort tu veuilles revenir, tu sais qu’il te faudra errer dans les chemins de l’ombre avant de renaître à la vie. »

J’ai eu beaucoup de mal à réaliser ce que je venais d’apprendre, j’ai cru un instant que j’avais trop d’imagination. Et pourtant, cette fée se tenait bien là dans ma main. Le Monde Bleu je le connaissais à présent je savais qu’il existait.
Et puis, je n’avais que sept ans, je voulais repartir retrouver mes parents.

Rester fée ici, ou repartir fée et souffrir jusqu’à devenir femme.
Je me sentais tellement petite, pour une aussi grande décision.
Et si aujourd’hui je peux t’écrire mon amour, c’est parce que j’ai décroché le cordon resté suspendu dans le vide bleu, j’ai ouvert la porte de l’armoire et pleuré longuement dans le hall de l’entrée de la maison.

J’avais sept ans et je venais de décider du sort de ma vie, jamais plus je n’ai pu retourner dans le jardin des fées. J’ai vainement essayé, l’intérieur de l’armoire ne s’est jamais plus éclairé.
Depuis, j’ai rencontré des hommes, et je suis restée fée. Aucun d’eux n’était celui qui détenait le pouvoir de me rendre femme, avant toi.

Ta petite femme pour la vie
Laura.

Je suis le plus heureux des hommes. Je me demandais ce qu’elle écrivait hier soir. Quand je me suis approché elle m’avait repoussé « Non, ne regarde pas, je n’ai pas fini ». Je savais que tôt ou tard elle me le ferait lire, mais j’avais du mal à contenir ma curiosité. Je n’avais pas imaginé qu’elle préparait ma surprise matinale.
Ca y est ! Je crois que j’ai enfin un titre pour mon récit poétique. J’en ai bien trouvé des dizaines, mais rien qui ne me convienne vraiment. Je voulais quelque chose qui ait un lien direct avec Laura. Je voulais que dès le premier mot elle sache que ce livre était pour elle. « Le Monde Bleu » il n’y a aucun autre titre qui pourra lui ressembler plus.

Je louche alors sérieusement sur la lettre destinée à Chloé. Mais je n’ose pas l’ouvrir. L’ennuyeux c’est que Chloé ne partage jamais avec personne les petits mots de sa mère. Ils font partie de son intimité, de ses secrets. Avec un petit regret je le laisse me narguer devant le verre de Chloé. Tant pis pour ma curiosité, je ne voudrais pas briser ce lien magique.

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