En te voyant pour la première fois, c’est sans la moindre hésitation que je t’ai reconnue
André Breton

Juste une très, très longue journée

Un mois déjà, jour pour jour que Laura est à l’hôpital psychiatrique. Sitôt que j’ai quelques heures, une journée devant moi, je vais la voir. Elle a mis quelques jours avant de me sourire. Depuis la semaine dernière elle m’appelle par mon prénom. Non qu’elle se souvienne de moi, elle me reconnaît parce que je lui rends visite et qu’elle me trouve sympathique. Dès que je lui ai ramené ses vêtements, c’est la petite robe à fleurs bleues que je lui avais offert pour son anniversaire qu’elle a préféré. Ce n’était même pas un signe de guérison mais cela a suffit pour me redonner espoir.

Le jour où nous avons rencontré le Docteur Smith-Hart pour la première fois j’ai bien cru que l’on allait m’interner moi aussi. Je ne voulais pas croire que l’état de Laura allait durer. Cela est venu si soudainement. Ce beau jour d’anniversaire où nous ne pouvions être que les plus heureux du monde.
Je me rappelle des paroles du médecin comme des coups de couteaux « Nous allons garder votre épouse en observation. Il faut être patient monsieur Fresnel, il y a peu de chances pour que son état s’améliore. Mais cela ne reste pas pour autant impossible. Nous ferons tout ce que nous pouvons pour solliciter sa mémoire. Tout ce que vous pourrez lui raconter sur sa vie, sur vos habitudes, les événements qui l’ont émue ou qui lui ont déplu nous seront aussi d’un grand secours ».
Avant de rentrer à la maison j’aurais voulu prendre Laura dans mes bras, l’entendre encore une fois m’appeler mon amour ou encore la secouer comme un prunier pour lui remettre les idées en place. Mais je n’avais même pas la force de me secouer moi-même. Je me suis contenté de dire un « Bonsoir ma chérie, je reviens demain » qui est resté sans réponse.

Je m’en voulais terriblement d’avoir écrit mon livre. Laura n’arrive plus ni à lire ni à écrire. Je n’avais qu’une seule envie le déchirer, le brûler, le faire complètement disparaître. Je pensais que cela aurait pu l’aider à guérir.
Ce soir là, je suis rentré chez moi seul, avec juste le sac à main de Laura à serrer contre moi. Je tremblais de tout mon corps. Je suis allé jusqu’au secrétaire, j’ai sorti le paquet recouvert de soie du tiroir. J’ai arraché violemment le ruban dans l’intention de déchirer une à une toutes les pages du livre, quand le sac de Laura a glissé. Tout son contenu s’est éparpillé sur le sol. Il y avait un petit miroir, son tube de rouge à lèvres, des crayons, des papiers et un petit paquet. Je l’ai pris et en le retournant j’ai vu qu’il y avait un petit mot en forme de cœur « Pour toi mon Amour que je n’oublierai jamais. ». Je me suis assis dans un fauteuil et j’ai pleuré longtemps.

Ce matin je me réveille recroquevillé sur le fauteuil, les bras resserrés autour du sac de Laura. « Le Monde bleu » est resté ouvert sur le sol. Je le ramasse, je le retourne. Mes yeux se posent sur une ligne au hasard. Je lis ces mots que j’avais dits un jour à Laura « Ce n’est pas le temps qui passe, c’est la réalité toute entière ». Elle aime tellement cette phrase Laura, elle serait si heureuse de la trouver là. Le livre n’y est pour rien dans ce qui lui arrive, c’est trop bête de penser ça. Elle a aussi sa façon de concevoir le temps qui passe. Je me souviens quand nous avions acheté notre voiture neuve, le délai de livraison avait été retardé d’un mois. J’étais en colère et surtout impatient. Laura avait trouvé les mots pour m’apaiser en me disant « C’est quoi un mois ? Juste une très, très longue journée où le soleil se couche et se lève plusieurs fois ».
Laura, c’est quand la fin de cette journée pour qu’enfin tu me reconnaisses ?
Je referme le livre. Je reprends la soie bleue et refais le paquet avec le ruban que j’ai pu récupérer. Dans chaque mouvement je pense un mot d’amour pour Laura et j’y mets tout l’espoir qu’il me reste. J’y crois, il faut y croire et tout peut arriver. Je prends le petit cadeau que Laura m’avait préparé et le mien, je les pose tous les deux sur le petit guéridon bleu près de la fenêtre. « Soyez sage, Laura va revenir ».

Le samedi je vais voir Laura, nous nous promenons dans le jardin de l’hôpital et déjeunons ensemble. Je lui raconte des tas d’histoires sur notre vie, et elle me sourit, elle a si peu de choses à me raconter. Parfois je me sens tellement comme avant avec elle, que je lui dis « Tu te souviens ? », et elle me regarde avec des yeux étonnés sans oser me dire non. Il est déjà dix huit heures, il est temps que je rentre « Je reviendrai demain, passer la journée avec toi ». Nous faisons encore un petit tour en passant par derrière les cuisine de l’hôpital. Des cartons sont entassés en attendant le ramassage du lendemain matin. D’un coup Laura s’arrête devant une cagette. Il y a un dessin de pomme sur le côté. Elle se met à lire alors la publicité à haute voix « Un geste santé, mangez des pommes ».
« Laura ! Ma Laura tu as pu lire ! C’est génial ». Je l’attrape par la taille, je la soulève dans les airs et elle rit, et je pleure.
Ce soir je rentre chez moi, et je suis l’homme le plus heureux du monde. Je sais que demain ou presque Laura reviendra.

A tout de suite mon Amour.

2 notes bleues pour “Juste une très, très longue journée”

  1. liotoufou :

    j ai lu le récit d une traite aujourd hui il est tres emouvant

  2. elisa :

    Merci Liotoufou d’avoir lu tous les épisodes et surtout contente que tu aies aimé l’histoire.