Tout ce qui a un prix n'a plus de valeur
Nietzsche

Eternellement au présent

« Dis moi Steph ! il fait doux ce soir, ça te dit d’aller faire un tour avant la fermeture du parc ? »
Laura n’a pas laissé le temps à la publicité de nous contaminer, le poste de télé en un clic était devenu gris et muet.
J’aime son côté imprévisible, comme si une surprise pouvait sortir à tout instant tel un guignol sur son ressort. A quarante ans elle a encore cette fraîcheur de jeune fille qui vous fait oublier en un dixième de seconde la signification d’un « Non j’ai pas envie » pour un « Oui ma chérie », et moi aussi j’ai vingt ans et je dévale en sautillant les escaliers derrière elle.
Dans la rue elle passe son bras derrière mon dos et sa main dans la ceinture de mon pantalon, je lui passe le bras autour du cou et nous dégustons les dernières heures du jour, sa tête sur mon épaule puis ses yeux dans mes yeux, le bras qui serre la taille, le clin d’œil et le sourire amoureux. Pour qui ne nous a jamais vu on pourrait nous prendre pour un jeune couple qui vient de se rencontrer. Disons que depuis cinq ans que nous vivons ensemble nous n’en finissons jamais de nous rencontrer, de nous aimer sans lassitude des petites habitudes. Chaque matin est une nouvelle rencontre qui commence par un « Bonjour mon amour » et laisse présager d’une belle journée.
Il n’y a pas d’usure du temps, le temps ne passe pas, c’est la réalité toute entière qui passe. Laura adore cette phrase que je lui ai dite un jour. Je me souviens elle m’avais dévisagé comme si j’avais dit quelque chose d’exceptionnel, et elle m’en avait raconté des histoires sur le temps qui n’existe pas, sur la recherche de nos origines depuis les poussières d’étoiles. Je trouve que cette phrase lui ressemble tellement à ma Laura, elle qui vit éternellement au présent.
Nous sommes au milieu du printemps et les roses du parc offrent déjà en quantité leur cœur ouvert aux passants. La tombée du soir semble révéler un peu plus leur parfum si discret dans la journée. Je me sens bien avec ma petite femme, j’ai l’impression d’être vraiment être l’homme qu’il lui faut. Elle ne cesse de me le répéter. Depuis notre rencontre je me sens enfin vivre ma vie d’homme tout simplement, sans la peur au ventre d’être traité de macho pour mes pulsions naturelles à être moi.
Laura je ne sais comment elle fait cela, mais elle vous réconcilie avec la vie, simplement, comme ça, en regardant, en écoutant et en parlant. Oui, juste comme ça.

Il se fait tard et le parc va fermer ses portes, aussi nous sortons par la grille verte du fond qui donne sur une rue perpendiculaire à l’avenue qui remonte vers chez nous. Nous faisons quelques pas et je sens la main de Laura tirer sur ma ceinture si fort que je m’arrête. Elle a le regard vide et je peux lire de l’inquiétude dans la pâleur de son visage.
- Que se passe t’il Laura ?
- Je crois que l’on s’est trompé de rue, je crois que l’on est perdu, je ne sais pas, je ne reconnais rien.
- Mais Laura, on n’est pas perdu, nous sommes déjà passés par là !
- Ah bon ! tu crois ? alors je te suis, les yeux fermés.
Je sens bien qu’elle est désorientée, ça lui arrive de temps en temps, l’espace d’une minute ou deux elle donne l’impression qu’elle vient d’atterrir sur une planète inconnue. Rien de grave cependant. Il lui arrive de se perdre mais jamais pour longtemps. Elle n’a pas vraiment le sens de l’orientation me dit-elle souvent. Je crois bien qu’elle a raison. Nous faisons quelques pas de plus et Laura retrouve son sourire.
- Ah oui, je reconnais le magasin de fleurs, nous sommes sur la bonne route. Tu n’as pas soif Steph ? Je boirais bien une petite bière, j’en ai mis dans le frigo cet après-midi.
- Hum ! elle est bonne l’idée. Allez rentrons vite je me sens d’un coup en déshydratation avancée.
- Tu n’exagères pas un peu toi ?
- Euh non !
Et je fais mine de traîner la langue par terre. Un clin d’œil nous suffira pour nous mettre sur la même longueur d’onde et du même coup ajuster notre pas pour rentrer plus vite à la maison.
Dans l’escalier elle passe devant moi en répétant d’une petite voix plaintive « J’ai soif ! Oh que j’ai soif moi ! » Et en remuant son petit derrière pour m’aguicher comme un jeune premier. C’est Laura aussi, cette fille plutôt coquine qui après sa furieuse passion féministe c’est rendu compte un jour qu’elle avait oublié d’être femme. Elle pourrait vous en parler des heures sur les relations de couple. Laura me semble assez lucide sur ce sujet. Il faut dire qu’elle en est à sa troisième vie de couple. Mais elle est tellement au présent qu’elle m’a dit un jour à ma grande surprise « Tu es mon premier homme » et je sais qu’elle me dit vrai.

Une note bleue pour “Eternellement au présent”

  1. Colombe :

    Bonjour
    je viens de passer un agréable moment
    j’ai découvert de jolies choses
    je reviendrai avec plaisir
    Amitié

    Colombe