Laura et moi, sommes en quelques sortes des spécialistes du dernier moment. Il nous manque toujours quelque chose soit au moment de partir de la maison et il nous faut remonter en courant les escaliers, soit au moment où vont arriver des invités et il nous faut faire un achat de dernière minute, soit à la caisse d’un supermarché et il faut courir vite entre les rayons pour aller chercher l’huile ou le sel. Et j’en passe.
Je sors de la salle de bain, l’air transporte encore le parfum de Laura partie en coup de vent. Je l’imagine dans sa petite robe bleue à fleurs les sourcils froncés parce qu’elle oublie toujours quelque chose. Ce matin j’ai traîné un peu plus au lit juste pour la voir s’habiller. A chaque vêtement elle me demande « Ca me va bien ? Ca te plaît ? » Vient se planter devant le grand miroir comme pour lui demander confirmation. J’aime sa façon de mettre son soutien gorge assorti à son string. J’y prends autant de plaisir qu’à la voir les enlever.
- Steph ! Steph !
Le retour de Laura aussi rapide me sort de mon doux rêve éveillé. Elle est pâle et ne trouve plus ses mots.
- Le carreau, tu sais, le carreau, la musique tu comprends ?
- Calme toi, que se passe t’il ?
- En plein jour. C’est vraiment des pourris. Viens voir.
Je descends avec elle dans la rue. Nous sommes garés sur un petit parking à cent cinquante mètre de l’appartement. Laura s’arrête au bout de la rue et me dit « Vas-y toi ». Elle a ce même regard quand elle se perd dans la rue. Je lui prends la main et nous rejoignons la voiture. Oh merde ! La vitre côté passager est brisée en mille morceau et l’auto radio tout neuf arraché.
Je m’entends presque crier « Ils font chier ! C’est vraiment dégueulasse ».
Laura reste plantée devant la voiture. Elle ne dit rien, j’ai presque l’impression qu’elle n’est pas présente. « Il va falloir que je fasse marcher l’assurance et tout le tsoin tsoin ? »
- Je ne sais même pas à quelle assurance il faut s’adresser, me dit Laura.
Je ne sais rien de ce qu’il faut faire. Tu t’en occupes Steph ?
- Oui bien sûr. Aujourd’hui tout est fermé. Je verrais ça lundi.
Je reviendrai tout à l’heure nettoyer les verres et poser un plastique. Ne t’inquiètes pas. Rentrons.
Nous remontons à la maison, Laura ne parle pas, elle semble ailleurs.
Juste au coin de la rue j’aperçois la voiture de Betty et Georges.
- Laura je crois qu’ils sont là.
Laura reste silencieuse. J’ai l’impression qu’elle ne m’entend pas.
- Laura, je crois avoir vu passer la voiture de Betty et Georges, il ont du arriver.
- Ah bon ! pour quoi faire me répond-elle ?
Je la regarde éberlué. Elle a la tête baissée, les sourcils froncés, et semble chercher du regard quelque chose sur le bout de ses chaussures.
- Mais Laura, nous les avons invités pour l’anniversaire de Chloé.
- Ah oui, c’est vrai. Mais quelle heure est-il, il faudrait que je prépare le repas.
Elle parle d’une voix monocorde, les mots sortent d’entre ses lèvres au ralenti.
- Laura tout est prêt. Il manquait juste la chantilly.
Le mot chantilly a agit sur elle comme un détonateur.
- Zut la chantilly ! A cause de cette vermine. Mais qu’est-ce qu’ils leur ont appris leurs parents. Ce n’est pas possible. Ne me dis pas qu’il n’y a pas un problème au niveau de la base. De l’éducation parentale et de l’éducation en général. Il y a de plus en plus de délinquants. Les parents démissionnent de leur rôle. Il faudrait que l’on finisse par se demander pourquoi, non ?
Laura a retrouvé ses esprits. Mais j’ai tout de même quelques inquiétudes. Je me dis que ses absences ce n’est pas tout à fait normal. Je ne sais pas ce que c’est. C’est peut-être à cause de mon bouquin. Je n’ai rien écris aujourd’hui mais plus il prend forme et plus j’ai l’impression qu’elle disparaît. Non ça ne se peut pas. J’ai remarqué qu’une forte contrariété souvent la met dans un état second. Elle semble s’absenter de la réalité, son regard plongé dans un vide profond et les lèvres ne laissant plus passer un seul mot. Ce n’est peut-être rien. J’ai tellement peur qu’il lui arrive quelque chose.
Nous retrouvons Betty, Georges et Florent sur le pas de la porte. Annie la mère de Laura arrive aussi. Organisation synchronisée oblige hé !
Tout en montant les escaliers nous racontons notre mésaventure, une façon en quelque sorte de nous débarrasser momentanément de ce poids. Chloé nous attend en haut des marches. Bises et « Bon anniversaire » fusent à profusion. Chacun offre son paquet et nous convenons de les ouvrir au dessert. Histoire de faire durer un peu plus le suspense. Florent à fait un cadeau à part de ses parents. Un tout petit paquet. Pourtant c’est celui-ci qui intrigue le plus Chloé. Sa curiosité est difficile à contenir.
- Je ne peux pas en ouvrir un ? le plus petit par exemple ? demande t-elle.
C’est un Non, unanime qui lui répond et Florent de rajouter :
- C’est même le dernier que tu ouvriras.
- Bon d’accord, je joue le jeu.
Et prenant une voix de petite fille elle demande « C’est dans longtemps le dessert ? »
C’est Georges qui lui répond « c’est presque déjà ! » avec un gros clin d’œil.
Chloé s’est assise à gauche de Florent et les beaux sourires du jeune homme ont réussi à endormir son impatience. Le dessert est déjà là.
Chloé peut enfin défaire ses paquets. Tout lui fait plaisir, la chaîne Hi-fi devant laquelle elle avait rêvé, « les dessous chics » ont touché sa fierté d’être déjà une femme, son parfum préféré qu’elle avait épuisé jusqu’à la dernière goutte depuis l’hiver. Et le petit paquet.
Elle l’ouvre avec plein de délicatesse. Le papier doré écarte enfin ses pétales pour laisser apparaître en son cœur une petite boîte. Elle soulève le couvercle et elle en sort entre le pouce et l’index une chaîne en or avec une petite perle bleue en pendentif. Elle explose de joie et dans un élan de bonheur dépose un baiser sur les lèvres de Florent. C’est la première fois que l’un et l’autre nous font part de leur relation amoureuse. Nous sommes un peu surpris mais pas vraiment, nos amoureux un peu gênés mais pas vraiment. Le bruit sec du bouchon de champagne suivi du tintement des verres qui s’entrechoquent, emportent en bulles légères le petit malaise.