Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté , doit commencer par leur garantir l'existence
Léon Blum

On ne quitte jamais le cours de la rivière

La Paz. Le soleil ne cesse de frapper le creux de son dos et les épaules déjà trop rouges. Son corps entier semble avoir rejoint le sable comme un aimant pour ne plus jamais s’en relever. D’abord les douleurs intenses dans les jambes après avoir couru sur le faible tracé, puis dans les pas qui s’estompent, puis dans l’ocre immaculé jusqu’à n’avoir plus que la force de se coucher. Dans quel sens, comment se retrouver quand seul le feu du soleil brûle au zénith. Vers où se tourner quand il n’y a plus de rivière pour suivre le chemin vers la vie. Son souffle aussi sec que tout l’espace qui l’entoure forme des petits creux dans le sable brûlant. Elle ne sait plus vraiment si ce qui lui tapisse la bouche après chaque inspiration, sont des gouttelettes d’eau ou des grains de sable chaud.

La Paz. Elle se dit qu’après tout on est si bien la joue contre le sol, que les autres la recherchent ou pas, quelle importance. Tout va bien. Le marathon avait bien commencé, juste quelques petits problèmes de signalisation du parcours que le vent avait fait tournoyer pendant la nuit. Au bout de quelques heures les foulées se sont faites de plus en plus petites, de plus en plus lourdes et le souffle de plus en plus court. Les kilomètres n’en finissaient jamais. Marianne n’avait jamais vraiment su en quarante ans ce que voulait bien dire au fond le mot soif. Aujourd’hui il lui a éclaté au visage comme une bulle de savon. C’est drôle comme tout lui semble simple maintenant. Le bruissement des queues des serpents à sonnette ne lui font plus peur, la rassure presque. Le temps coule comme une rivière qui vient la désaltérer d’heure en heure. Son corps ne lui fait plus mal, le soleil n’est même plus chaud. Tant pis si ses lèvres ne veulent plus sourire, elle est heureuse. Entre les petits grains de sables que soulève encore sa faible respiration, elle voit quelqu’un courir vers elle. C’est drôle il est vêtu d’un pantalon de velours et d’un pull gris comme…

La Paz. Bien sûr que c’est lui, elle se souvient, c’est ici qu’il était né avant de venir en France avec ses parents. Il n’a pas changé, il n’a pas vieilli. Il court vers elle comme l’eau de la rivière qui vient la désaltérer. Elle se rappelle de ce petit mot tout chiffonné qu’un garçon de son école lui avait donné tout en rougissant : « A chacun son lit de rivière. Il se peut que certaines s’entrecroisent un jour. Les pétales qui les suivent en silence parfois changent de cours. Mais quoi qu’il en soit les rivières apprivoisent toujours les pétales égarés. Rien, rien ne pourra les empêcher de voguer entre les rives de leur nouveau lit. Ni la vie, ni la mort. On ne quitte jamais le cours de la rivière… C’est ainsi ».Le jeune homme s’approche, pose son oreille contre la bouche de Marianne. Sa voix n’est plus qu’un murmure et un seul mot va éteindre son dernier souffle. “Pablo”.

Une note bleue pour “On ne quitte jamais le cours de la rivière”

  1. Guillaume :

    La première partie de ce texte me fait un peu penser au film Gerry lorsqu’il finit par se perdre, la seconde amène la thématique de l’amour… Et voila que quelques pétales ont raison de la mort..

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