De l’encre encore coulera sous les ponts et tu te réveilleras souvent en nage, tes longs cheveux ondoyants collés sur la joue. Des cascades et des rivières trouveront refuge sous tes paupières, attendant que passe au loin le bataillon incandescent des bateaux-mouches. Sous tes ongles les romans arrachés à la lie d’un fleuve inachevé, n’auront cours que dans les cris qui habitent tes nuits.
Chaque nuit.
Tu écris les mots que tu ne dis pas, sur des lambeaux de peau. Les vertiges s’écoulent dans la sève d’un arbre, emportant au passage quelques rares sourires fixés dans la résine. La dérive des rats aux regards insistants ne t’impressionne pas ; le navire te quitte. Tu apposes des états d’esprit sur ton état civil, étalage de noms propres et de verbes à l’imparfait. Tu écris toute la nuit ce que les jours ne transpirent plus. L’encre assidue tache tes doigts de bleu. Tu as froid. Il neige dans la chambre. Tu ouvres la fenêtre. L’étouffante nuit d’été ne suffit plus à réchauffer l’herbe qui pousse sous les pieds.
Les mots que tu ne dis pas ne seront jamais lus. Ou alors, si par hasard tombe une feuille, si par hasard tombe un œil, si par hasard tu avais cru un seul jour au hasard. Mais tous les jours te ressemblent, se recroquevillent dans les recoins des heures obscures ; par la membrane subtile qui sépare la présence de l’absence, s’écoulent en longues minutes silencieuses et craintives.
Tous les jours te rêvent par la porte bleue entrouverte.
Les pensées assises sur le rebord du lit ne restent sages que peu de temps. Elles glissent le long du drap, sur quelques peluches posées là, effleurent un corps défeuillé, s’élèvent dans un souffle lent, pour se perdre dans les parfums d’été, fragrances d’herbes sèches et de sueur. Les pensées assises osent l’incendie, parfois, qu’attise le courant d’une pensée. Assise sur le rebord du lit, d’une main tu éteins ; la lumière crue glisse entre tes cuisses.
Tu veux connaître l’au-delà de la porte. Mais les marches à gravir refoulent sous tes pieds les restes anciens d’un naufrage. Sur la carte marine, dessinée dans la main, ne figurent plus le nom des îles. Suivant les lignes obliques, tu t’égares inlassablement dans la paume de la vie. A l’avant bras, une entrave empêche le sable de couler sur la moquette grise. Pour contenir les entailles tu resserres quelques liens, renoues avec l’espace familier d’une chambre habitée.
Par la fenêtre bâillante, la fuite semble moins amère.
Courir dans l’obscurité pour comprendre ce que disent les regards. Ne toucher le sol qu’à l’instant de l’envol. Fouler du pied les entorses à la vie. Se sentir habillé d’un mouvement régulier. Oublier jusqu’à perdre haleine, les années immobiles et les départs envolés. Courir pour traverser le temps, les cascades d’argent et les mots inutiles ; loin du monde et de son asphyxie.
Mais dans ta course aveugle, tu respires l’agonie des vivants, leur souffle court altéré par l’envie et l’orgueil, les crachats de la rue et les caillots de sang qui s’écoule des rivières où tu nageais hier. Tu respires l’homme nu que traverse la foule, les charniers vivaces qui fleurissent au printemps. Tu respires les enfants qui brandissent des armes, les pères près du feu qui se brûlent les bras. Tu respires l’assassin aux mains blanches, l’ouvrière au sein vide. Tu respires la poussière que tu laisses derrière toi.
Sous tes pieds, le calcaire et l’argile, la tourbe, le sable des déserts, le schiste et le granit, tous les mots que l’on ne dira plus.
Tu les écris au revers de la peur.
Dans la chambre suinte le bois bleu de la porte entrouverte. Tu te lèves, tu t’approches. Un sourire figé dans l’ambre est le sien. Tu le portes à ton cou, à tes lèvres. Tu ressens le frémissement millénaire de la nature humaine, une source souterraine qui se terre dans les replis d’un monde repu et fatigué. Tu entends les mots interdits, le murmure envoûtant du silence, le froissement du ciel à l’aube nouvelle.
Sans un cri tu accouches d’un homme aux mains rouges. Sans un mot il se penche vers toi. A l’eau d’une rivière qui verse de ses yeux, il nettoie la terre glaise sous tes pieds. Son chant est léger. Tu t’envoles avec lui dans le vertige d’une spirale, à travers l’œil gravé dans l’âme de la porte ; il t’emporte remontant la sève jusqu’à la cime de l’arbre, et ton rire soudain fait vibrer le feuillage.
Et ton rire soudain.
La neige a fondu. Sur son lit de terre, de brindilles et de feuilles mortes, l’homme repose encore. Son corps nu, flottant dans l’azur, te semble si vulnérable, lorsque les prémices du jour sculptent sur sa peau la promesse de vivre quelques heures de plus. Tu le sais maintenant, le bonheur n’est nulle part pour qui le cherche. Il est là, à quelques instants de toi perdue dans tes pensées, assise sur le rebord du lit. Il est là au revers de tes peurs, devant la porte bleue. Ses mains rouges posées sur ton ventre, font renaître des papillons qui s’envolent peindre le monde de leurs ailes éphémères.
De l’encre encore coulera sous les ponts et tu te réveilleras souvent en nage. De la cambrure marquée de tes reins jusqu’au décroché gracile de la nuque, tu frissonneras, car le vent frais tournoie sans faillir sous les draps lourds de la mélancolie. Tu rechercheras l’accolade, le corps chaud qui rassure, et pour mille mots encore, tu te rendormiras contre lui.
Toutes tes nuits.
Quelques rêves plus loin le temps sera au beau, le remue-ménage effacé, les escaliers dévalés et les forêts traversées, les fleuves achevés dans des mers australes, la porte bleue refermée, le goutte-à-goutte évaporé, la peau sur la peau apaisée.
Quelques rêves plus loin le temps aura fini de nuire. Tu te réveilleras, un sourire bleu pale sur les lèvres.
« Bonjour mon amour ».
13 juin 2005 à 5:09 pm
Y aurait-il un seul mot de plus il n’en serait que le mille et unième de tes merveilleux mots d’amour.
15 juin 2005 à 9:26 am
Mon ambition première était “dix mille mots pour le dire”, juste pour le jeu de mot (c’est idiot), mais je ne désespère pas d’en trouver neuf mille et plus encore, des mots d’amour pour te couvrir et te découvrir au contour de chacun d’eux.
t’estimo !
j’t'aquiers !