Il lui arrivait parfois de perdre la tête, parfois devenant souvent, ce qui ne manquait pas d’inquiéter Jérome, mais jamais au grand jamais elle ne serait sortie sans son pied. Et pourtant, jamais souffrant d’une exception, l’évidence était là et Ludivine n’y était pas.
Effondré, déboussolé, ne sachant que faire, Jérome ramassa le pied ; le droit. Celui-là même qu’il avait prit quelques années plus tôt, dans la loge de Ludivine. Celui-là même qu’il avait adoré et baisé tendrement comme un objet de culte. Celui-là même qu’il aurait aimé brandir, ivre de joie, face à une foule exaltée : « Voyez, c’est ce pied qui élève la grâce au rang de divinité, ce pied qui vous transporte et vous mène à l’extase. Voyez, aujourd’hui ce pied est mien pour l’éternité et au-delà même, car aucune boite à musique ne saurait contenir la danse frénétique de notre amour. » Mais aujourd’hui le cœur n’y était plus et ce pied lui pesait comme un poids douloureux sur la poitrine.
Ludivine était danseuse, étoile que Jérome contemplait béat du fond de la fosse. La partition qu’il jouait, certes, lui en offrait le loisir, entre quelques tintements judicieusement placés comme des clins d’œil syncopés. La danseuse n’étant pas dupe des envolées lyriques de ce jeune joueur de triangle, elle ne tarda pas à lui autoriser l’accès de sa loge. Les rencontres, devenant de plus en plus fréquentes, ne manquèrent pas d’attiser la jalousie de certains symphonistes imbus de leurs prérogatives au sein même de l’orchestre. Comment une étoile de la classe de Ludivine avait-elle pu s’enticher du plus solitaire des solistes ? A cela ils n’offraient qu’une seule et unique réponse : ils s’aimaient.
L’idylle entre l’étoile et le triangle déborda rapidement des planches du théâtre municipal. Quelques couacs savamment orchestrés par un contrebassiste outrecuidant éveillèrent les oreilles de la sainte bourgeoisie, d’habitude assoupie dans un confortable fauteuil en velours rouge. Ces mêmes oreilles contrôlant la presse locale, l’engrenage implacable s’engrena : la presse à scandale scandalisa, la presse à ragot ragota, la presse spécialisée se spécialisa encore plus, la presse générale généralisa, et la presse tout court pressa jusqu’à la dernière goutte qui fit déborder le vase. Les amoureux plus transis que jamais décidèrent de s’exiler vers la capitale.
Là, Jérome accrocha son triangle à un croissant de lune. De son côté Ludivine se noya dans une voie lactée d’étoiles plus filantes les unes que les autres. Son courage et sa ténacité, le souvenir d’années passées à souffrir sur les planches le ventre aussi vide que son porte-monnaie, lui permirent de s’accrocher au rideau et de décrocher quelques rôles de danseuse dans des comédies aux mœurs plutôt bancales. L’anonymat avait son revers, sous lequel s’ébattaient, à la belle étoile, les deux plus que jamais amoureux. Tout n’allait pas bien, tout n’allait pas mal ; ainsi coulait la vie dans le moins pire des mondes, que leur louait Madame Barbier, une adorable septuagénaire au silence bienveillant.
Ainsi coulait la vie, jusqu’au soir où Madame Barbier, qui occupait l’appartement sous la chambre de bonne sous le ciel joliment étoilé, s’endormi à 21 heures précise. Il en fut de même le soir suivant et ainsi de suite. C’est alors que Madame Barbier, qui ne s’occupait pas seulement de l’appartement sous la chambre de bonne sous le ciel joliment étoilé, décida de sortir de son silence bienveillant, interpellant Jérome harassé qui finissait sa journée. Elle s’inquiétait de ne plus entendre le doux tintement du triangle, le pas feutré de l’étoile, le vent soufflant dans le feuillage, les rivières débordant de leur lit. Madame Barbier s’endormait tous les soirs à 21 heures par manque d’amour. « Monsieur Jérome, que ce passe-t-il avec Mademoiselle Ludivine ? ». Il lui expliqua que les années de douleur infligées à un corps pour briller sur les planches, avaient contraint Ludivine à subir des traitements thérapeutiques conséquents, notamment pour son pied droit qui la faisait souffrir énormément. Puis il ajouta qu’elle rentrerait bientôt et que tout serait à nouveau comme avant, où la vie coulait dans le moins pire des mondes.
En effet un beau jour de janvier, Ludivine soutenue par Jérome remonta les cinq étages et demi, sans ascenseur et non sans mal, qui la menait jusqu’au moins pire des mondes sous le ciel joliment étoilé d’un vasistas recouvert de givre. Les nuits de Madame Barbier dans l’appartement qu’elle occupait sous la chambre de bonne, retrouvèrent un rythme effréné. Cependant ses bienveillants petits yeux verts cernés de bonheur, laissaient poindre une lueur d’inquiétude : Ludivine ne sortait jamais. Plus exactement Ludivine ne sortait jamais sans Jérome, qui plus est à des heures tardives où la pudeur et la tenue de Madame Barbier ne l’autorisaient plus à s’occuper des occupants de la chambre du dessus.
Ainsi coulait la vie, jusqu’au jour où Madame Barbier interrompant son silence bienveillant, interrompit le silence effondré, déboussolé, de Jérome. « Monsieur Jérome… Monsieur Jérome… ». Ludivine semblait avoir perdu la tête. Elle dansait. Elle dansait. Une danse d’étoile, de triangle et de pied à jamais disparu. Puis la porte de la chambre avait claqué. Son corps était tombé d’un demi étage. Madame Barbier avait aussitôt appelé le Samu. Inconsciente. Le brancard. Elle respirait encore. Le bruit de la sirène. Vivante. Les urgences. Vivante ? « Monsieur Jérome… Monsieur Jérome… J’ignorais que Mademoiselle Ludivine portait une prothèse. »
On ignore tant des étoiles. Ca Jérome le savait.