L’écriture c’est le coeur qui éclate en silence
Christian Bobin

Comme l’eau d’une rivière

La vie s’écoule irréversiblement comme l’eau d’une rivière.

Pablo aime à se souvenir de cette phrase écrite au beau milieu d’un de ses cours de théorie du signal. Pour lui la vie n’a aucun sens caché qu’il faudrait découvrir, de signe à déceler dans les anfractuosités d’un destin, de message à démêler d’un écheveau d’incohérences. Ni de principe supérieur, grand ordonnateur de la géographie humaine. Non, pour lui la vie est le sens, comme l’eau est la rivière, qui s’écoule irréversiblement.

La première fois qu’il avait croisé Marianne sur le campus, elle lui avait souri. Son corps souple et gracile, semblait être porté par le souffle du vent. Ses longs cheveux auburn faisaient ressortir le grain clair de sa peau et l’éclat pétillant de ses yeux verts. Pablo, visiblement surpris, lui avait timidement répondu par une pitoyable grimace. Que pouvait bien lui trouver cette fille qui visiblement était trop belle pour lui ? Dans la tête de Pablo tout s’était mit à tourner comme dans un incroyable vertige. Un goût étrange, de fer et de sang mélangé, lui était monté à la bouche. C’était la première fois qu’il ressentait quelque chose d’aussi fort, la première fois aussi qu’un regard pénétrait son âme aussi violemment. A dix-neuf ans Pablo n’avait jamais connu de fille. Il avait bien eu une petite amie au lycée, mais il avait raté son bac. Il l’avait revue un an plus tard à la fac, au bras du major de promo. Elle n’avait même pas dédaigné lui accorder un regard. Mais à présent Pablo s’en foutait, et ces petites blessures s’étaient effacées d’un seul coup par la grâce du sourire de Marianne. En fallait il plus pour qu’il se prenne à imaginer une rencontre, l’amour, la femme de sa vie. Non, Pablo ne croyait pas aux signes qu’une main bienveillante parsèmerait sur son chemin. Il se contenta de suivre ce sourire comme un pétale posé à la surface d’une rivière, le regardant s’éloigner au gré du courant, irréversiblement.

Pourtant Marianne continuait à lui sourire. Il se renseigna sur elle, et apprit qu’elle avait rompu d’avec un de ces gars au crâne rasé plus assidu des bancs du stade de foot que ceux de la fac de droit. Pablo n’aimait pas trop ce genre de fréquentation. Il changea ses habitudes, décala ses horaires, dévia ses trajectoires afin d’éviter de la rencontrer à nouveau. Mais il avait beau faire, user de tous les stratagèmes, se rendre plus transparent qu’il n’avait jamais été, le soir quand il fermait les yeux c’est son sourire qu’il ne cessait de croiser. Un beau jour une amie de Marianne lui remit une lettre. Il hésita longtemps avant de l’ouvrir, la retourna entre ses doigts comme pour en deviner le contenu, comme pour en désirer le contenu. Et quand le désir fut plus fort que la peur, il déchira l’enveloppe et prit connaissance de son contenu. Marianne lui proposait une rencontre le soir même dans un bar d’étudiants un peu friqués. Pablo sortait peu, il n’en avait surtout pas les moyens ; mais l’écriture déliée de Marianne, souple et féline, à l’affût d’une réponse, ne lui laissait aucune chance d’échapper à ce rendez-vous. L’ex copain de Marianne, lui aussi, ne lui laissa aucune chance de s’échapper. Il avait été mis au courant de son intention par l’amie messagère. Il ne sortait plus avec elle, mais l’idée de la voir fréquenter un type basané à l’accent colombien lui giclait par les yeux. Armé de deux copains et quelques litres de bière, il décida de faire passer l’envie à Pablo de rencontrer Marianne et de lui entrer dans le crâne l’idée qu’elle n’était pas une fille pour lui. Il lui entra tant et si bien que Pablo s’écroula inconscient sur le trottoir, la tête versée dans le caniveau laissant couler un mince filet de sang, irréversiblement.

Pablo aime à se souvenir de cette phrase, lui pour qui la vie n’a pas de sens. Tout n’est que pétales qu’emportent les rivières, comme les larmes qui coulent cet après-midi d’automne sur le visage de Marianne. La vie est le sens, celui qui désormais s’écoule lentement dans ses veines. Ce soir on le débranchera, le coma dans lequel il a fini par sombrer étant jugé irréversible.

Pourtant quand il ferme les yeux, c’est son sourire qu’il ne cesse de croiser.

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